Lundi 13 février 2006
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En Europe, la liberté de la presse est un principe inscrit dans les constitutions. Autrement dit, dans la loi. C’est cette dernière qui définit des bornes, selon le principe qui veut que la liberté de l’un ne doit pas gêner celle de l’autre ; c’est sur elle que doit se baser toute décision sur la publication d’une opinion exprimée dans un journal. Car la liberté d’expression a des limites.
Le système de loi occidental, qui est la base du corpus onusien, est basé sur deux idées depuis le siècle des Lumières. La première : se référer à des principes, dits humanistes, issus de la philosophie. La deuxième, prendre en compte l’Histoire, ses précédents et erreurs au vu de ces mêmes principes. Tout est du domaine séculier, tout a rapport aux personnes. Le délit de blasphème n’existe plus en Europe ; la publication des caricatures est donc parfaitement légale. La loi, quand elle condamne l’antisémitisme, ne défend pas de s’attaquer à la religion juive. Elle condamne l’incitation à la haine envers une communauté de personnes. Ce qui rend le sujet particulièrement épineux et donne lieu à un épluchage sémantique systématique, c’est que dans l’esprit d’une bonne partie des Juifs, la distinction entre leur religion et leur communauté n’existe pas - c’est tout de même ce qui est à la base de la création de l’Etat d’Israël…
Or – profitons-en pour préciser ce point, et couper court aux accusations de « incitation à la haine raciale » - ce n’est pas le cas de l’islam et des arabes : il n’y a pas d’équivalence entre les termes, loin de là. Par contre, dans la majorité des pays dits musulmans, donc, la loi – au sens constitutionnel du terme – c’est le Coran. Pour être plus précis, c’est le texte du Coran, non une interprétation, qui constitue la loi. Or il établit clairement la non-représentabilité du prophète. Publier les caricatures dans un journal sous ce genre de régime constitue donc de fait un délit.
Mais ces caricatures, aux qualités graphiques plus que contestables, n’ont pas été publiées dans des pays musulmans. Et quand cela a été fait, les sanctions ont été immédiates. Mais la législation iranienne, par exemple, n’a pas cours au Danemark, et inversement. Le contenu d’un journal danois ne regarde que le gouvernement danois. Les seuls « interdits » que la presse se doit de respecter sont ceux de son pays, et ceux reconnus par la communauté internationale, en l’occurrence l’ONU, dans la mesure où le pays en question est membre. Rien d’autre. Cette situation était tenable encore lorsque les journaux circulaient dans un nombre somme toute restreint de pays. Le problème aujourd’hui vient du fait que l’information est mondiale (vive internet). Pas la législation : trop d’intérêts divergents, trop de différences pour pouvoir se rassembler autour de plus que quelques principes précieux certes mais d’application sémantique délicate. D’où le hiatus actuel.
L’idée serait donc d’harmoniser la législation internationale sur ces questions. Reste à savoir si l’on peut même envisager un terrain d’entente, d’une part, et qui serait habilité pour traiter de tels sujets, qui serait légitime pour proposer un texte législatif, d’autre part. Car immanquablement se pose la question : quel système, entre théocratique et laïque, va « s’imposer » à l’autre, être « meilleur » que l’autre ? Quel sens même a le mot « meilleur » dans la phrase précédente ? Des interrogations qui sont loin d’être triviales.
Se base-t-on sur la ‘quantité de liberté’ ? Difficile à définir, difficile à mesurer. Certaines choses sont indiscutables : une femme en Europe est plus respectée que dans certain pays musulmans (et encore, demandez à Amnesty son rapport sur les femmes battues en France…).
La seule chose que l’on puisse affirmer avec certitude, c’est qu’il y a un endroit où le débat est plus facile qu’ailleurs. Les lois européennes ne sont, somme toute, que des « vérités humaines éphémères ». Leur avoir enlevé tout caractère sacré a permis une souplesse du système, qui a un but unique : organiser une vie sociale harmonieuse. Or toute loi divine a un but supplémentaire : guider l’homme jusqu’à une certaine idée de la perfection. Et la perfection, ça ne s’altère pas… Délicat dans ce cas-là de discuter de la révision d’une loi.
Deuxième interrogation, qui sont donc les personnes habilitées à discuter de tels sujets ? Qui peut aussi impartialement que possible débattre de ce genre de choses ? Ni les politiques, ni les religieux, tous deux partie prenante du débat. M. Tout-le-monde ? A-t-il le recul nécessaire ? Ce qui rend le débat si épineux et si contradictoire, c’est le mélange du politique et du religieux, en fait le mélange entre deux ‘droits’ : le droit au respect de ses croyances, et le droit au respect de ses idées. Tout le problème tient à la très fine distinction qui sépare les deux, le plus souvent totalement confondus. Non, les seuls qui soient armés de par leur nature à ce genre de discussion, ce sont… les philosophes, et les intellectuels. Par contre, le défaut du procédé tient à la longueur des débats… Mais regardons la France : il a fallu près de 6 siècles de luttes de pouvoir pour séparer l’Eglise et l’Etat. Il ne faut pas s’attendre à ce que, dans le cas actuel, la solution arrive en trois semaines. Ce qu’il faut espérer, c’est que pendant la durée de la réflexion, la frénésie se calmera.
Pour aller plus loin, on peut s’interroger encore sur les points suivants :
Une affaire récente (le Daily Telegraph attaque le Times) a dévoilé la possibilité de poursuivre en France un journal non français mais distribué sur le sol national selon le droit français. Le même genre de possibilité existe-t-il ailleurs ?
Deuxième piste, plus générale mais tout autant d’actualité : la morale est rentrée dans la loi, et cela rend les choses plutôt confuses. Un mot suffira à illustrer cette remarque : Outreau…
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