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Jeudi 20 octobre 2005 4 20 /10 /Oct /2005 01:18
1993, voire antérieur...

Soudain – comme cela lui arrivait souvent – il s’arrêta dans son activité nocturne, brusquement, laquelle consistait la plupart du temps à aller dans sa cuisine se prendre un somnifère – inefficace par ailleurs. Sans raisons apparentes, il stoppa, à mi-chemin de son lit et de la porte, son bras, tel un coucou sortant d’une horloge suisse déréglée, paraissait bondir hors de la poutrelle métallique de son corps. Sa main  - si tant est qu’un terme biologique puisse s’appliquer à ce grappin blanchâtre qui grinçait – referma ses cinq appendices extrêmes autour d’un boîtier noir. Son index, dans un mouvement grippé quasi-audible, alla péniblement appuyer contre un bouton déjà usé par des attouchements répétés. Alors, dans un doux feulement, avec un mouvement coulé, la chaîne s’alluma et sortit son tiroir à CDs. Elle dissipait une douce chaleur ; ses formes arrondies attiraient les regards. Il grinça de nouveau, et dans un mouvement saccadé ponctué de légers gémissements qui résonnaient dans le coffre de sa poitrine, il prit un disque irisé, créant des centaines d’éphémères arcs-en-ciel qui semblèrent l’effrayer. Une dernière rotation amena la pince au-dessus du support à disques. Avec un doux ronronnement de plaisir, l’appareil avala sa pitance. Criant comme l’acier blessé à mort, il retomba sur le lit en écrasant les ressorts qui soupirèrent doucement. Il appuya une dernière fois sur un bouton puis déverrouilla son emprise sur la télécommande, qui s’écroula à terre sans un son. Et lentement éclata dans la pièce l’Ouverture Au Soleil, éclaboussant les murs de ses notes colorées. Il ne ferma pas les yeux, mais écoutait. Il ne bougeait plus.

    A travers le plafond, à travers son regard, des images tombaient en tourbillon sur son esprit vide. Il voyait une cascade de sons se déverser en trombe ruisselantes sur un pré pictural. Un soleil dansait dans le ciel, dissipant le grisâtre spirituel qui jusqu’à présent régnait en maître sur son subconscient. Un voile se déchirait, et il se voyait, sautillant – dansant en cadence, avec souplesse et grâce, formant un couple de lumière avec l’astre éblouissant. Dans l’éther, suivant les circonvolutions hélicoïdales de la ronde des danseurs, des nuages roses se contractaient en rythme. Et le musique, sans état d’âme, répandait ses harmonies de joie et de béatitude dans le vase clos de ce nouveau monde, transcendance révélée de l’ancien.
    Il était enfin libre, débarrassé de cette chape d’acier qui l‘étouffait. Sans aucune pensées pour ses propres souffrances, anesthésiées semble-t-il par la divinité de cet air, il bondissait maintenant, cherchant à tenir entre ses bras sa céleste compagne. Suivant l’envolée du fleuve musical, sautant de roches, petits sons aigus qui ponctuaient régulièrement la plénitude de l’hymne, en rochers, il remontait maintenant la cascade, les yeux tournés vers le ciel non plus bleu d’azur mais bleu de deuil. L’envoûtante mélodie l’entourait maintenant. Il était fortement tenté de s’y noyer, de fusionner avec ce flot en une osmose qu’il savait devoir être complète et parfaite. Mais le lumignon bondissant focalisait toutes ses pensées sur la réunion du couple. Il s’arrêta sur une note plus longue que les autres, dominant le chemin parcouru. D’ici il pouvait enfin voir la prairie qu’il avait quitté. Le vent jouait dans les herbes et les branches des arbres, ajoutant un sourd bruissement qui semblait porter les gouttes de musique au-delà de leur extinction – dans sa mémoire. Il souriait. Il reprit dans son ascension.
    Le soleil était maintenant tout près et semblait lui sourire. Il tendit les mains, obnubilé par cette lumière aveuglante. Il ne vit pas alors qu’il allait enfin toucher son partenaire que le courant harmonique qui l’avait porté jusque-là s’était tari. Son pied ne pris pas appui, ses bras battirent l’air avec d’affreux grincements. Il fit une chute vertigineuse dans l’abîme de son propre ennui. L’univers lumineux s’écroulait, décor d’un théâtre en ruine privé de son support. Le gris revenait.
    Sur la commode la chaîne rouvrait sa gueule avec un ronronnement de plaisir. Elle souriait. Le disque irisé gardait à présent ses couleurs. Le lit ne gémissait plus.
Par Jean-Marie Benoist - Publié dans : Nouvelles
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